Collapse des systèmes complexes

Note de lecture: "Comment tout peut s'effondrer, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Editions du Seuil, 2015"

Pourquoi parler d’effondrement et de collapse de notre civilisation ? Parce que le faisceau d’informations factuelles est très convergent, parce que cela a à voir avec les systèmes complexes, et parce que la résilience, individuelle et collective, commence par l’acceptation de la réalité telle qu’elle est.

Dans la mouvance de l’excellent documentaire « Demain », si vous vous sentez interpellé par les événements planétaires, qu’ils soient économiques, écologiques ou encore socio-politiques, et que vous aimez les approches factuelles, lucides, interdisciplinaires, alors cet ouvrage est un incontournable. Mais attention, il ne vous laissera pas indifférent et il vous faudra une dose certaine de courage pour en intégrer les constats et enseignements.

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Sous-titré "Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes", il ne manquera pas de vous donner un sérieux coup de bourdon, démontrant faits à l’appui que l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle n’est pas une menace potentielle, mais un phénomène en train d’arriver juste en cet instant, alors que vous lisez ces lignes. Les deux auteurs, des scientifiques du domaine de la biologie et de l’environnement, ont compilé des centaines de données, publications et livres. Ils ont réussi à rédiger un ouvrage facile à lire sans tomber dans la trivialisation. Leur coup de force est d’avoir su marier diverses disciplines et approches : énergie, climat, biologie, finance et économie bien sûr, mais aussi systémique et pensée complexe, sociologie et histoire, politique, philosophie et psychologie. C’est sur ce dernier point que cet ouvrage est impactant : il aborde de front les émotions et réactions que le tableau noir de l’état réel de notre planète suscite. Peur, déni et deuil sont adressés sans tabou, et de là peut surgir un espoir lié à la question centrale du livre: qu’y aura-t-il après ?

L’ouvrage est articulé en trois chapitres. Dans le premier, les auteurs posent un constat. Ils documentent comment la machine s’est emballée, et comment elle s’y prend pour poursuivre malgré elle cet emballement et ils aboutissent à quatre certitudes:

  1. La croissance physique de nos sociétés va s’arrêter dans un futur proche.
  2. Nous avons altéré l’ensemble du système-Terre de manière irréversible.
  3. Nous allons vers un avenir très instable, dont les grandes perturbations seront la norme.
  4. Nous pouvons désormais être soumis potentiellement à des effondrements systémiques globaux.

Dans le deuxième chapitre, les auteurs posent la question «alors, c’est pour quand?». S’appuyant sur les divers modèles et simulations, sans tomber ni dans un fatalisme, ni dans un déni optimiste, ils terminent le chapitre en écrivant que la fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer. Et ils citent Dennis Meadows : "il est trop tard pour le développement durable, il faut se préparer aux chocs et construire dans l’urgence des petits systèmes résilients ».

Le troisième chapitre présente ce que l’on sait des effondrements des civilisations, à savoir que les causes d’effondrement, souvent synergiques, sont:

  • les dégradations environnementales ou déplétions des ressources
  • le changement climatique
  • les guerres
  • la perte soudaine de partenaires commerciaux
  • et les mauvaises réactions de la société aux problèmes environnementaux. Modèle Meadows

Le seul facteur commun à tous les effondrements est le cinquième, de nature socio-politique : les dysfonctionnements institutionnels, les aveuglements idéologiques, les niveaux d’inégalité et surtout l’incapacité des sociétés et de leurs élites à réagir de manière appropriée. Et pourquoi les sociétés humaines prennent-elles des mauvaises décisions ? Parce qu’elles n’arrivent pas anticiper les catastrophes, en percevoir les causes, échouent dans leurs tentatives de « solutionnement » ou parce ce qu’elles n’ont pas de « solutions » adaptées. Comme on le voit, la difficulté est moins dans la dimension « technique » ou matérielle, que dans la dimension socio-psychologique, à savoir comment nous nous représentons la réalité, pensons, nous imaginons notre avenir. Bref, le problème se passe d’abord dans nos propres têtes, en nous, par nous.

Un effondrement se déroule de manière non homogène, ni dans le temps ni dans l’espace, et comporte plusieurs stades:

1. effondrement financier (perte de l’espoir du « business as usual »)

2. effondrement politique (perte de l’espoir que le gouvernement s’occupera de vous)

3. effondrement social (perte de l’espoir que vos pairs s’occuperont de vous)

4. effondrement culturel (perte de la foi dans la bonté de l’humanité)

5. effondrement écologique (très faible possibilité de redémarrer une société dans un environnement épuisé).

Après la lecture des 200 premières pages de ce livre, nous en sommes là. Il n’y a qu’à lire les journaux, l’actualité régionale comme internationale, pour que les nouvelles fassent écho aux stades d’effondrement : cela ne semble pas une théorie de plus, mais c’est bel et bien en train de se passer, et ce ne sont plus des signaux faibles (pensons aux attentats terroristes en Europe et ailleurs, à la crise grecque, au Proche-Orient, à la campagne présidentielle aux Etats-Unis…).

D’où la question suivante – et c’est là que l’espoir peut renaître : peut-on redémarrer une civilisation après effondrement, et si oui, comment ?

La réponse est simple, simpliste même, tant cela paraît évident quand on y réfléchit : on peut se préparer et gérer une catastrophe en tissant du lien autour de soi. En effet, l’individualisme est un luxe que seule une société richissime en énergie peut se payer. De plus, et contrairement à une pensée dominante, le mode préféré pour la survie est l’entraide et la coopération, et non pas la violence. La cohésion sociale est le principal constituant de la résilience et de l’autoguérison des sociétés.

Concrètement, quoi faire alors ? Ce ne sera pas la fin du monde, mais une réorganisation brusque et potentiellement traumatisante des écosystèmes et des sociétés. Plutôt qu’attendre la catastrophe, il est possible de mener une politique de transition et de décroissance avec comme vision à l’horizon 2030 un avenir sans pétrole et un climat déréglé, mais où il fait bon vivre. Cette transition peut se faire en créant de la résilience locale, des petits systèmes qui permettront de mieux endurer les chocs économiques, sociaux et écologiques à venir. Elle peut être vu comme un acte de « débranchement », de décroissance, de descente énergétique, de sobriété volontaire, dont les controverses sur la faisabilité sont présentées par les auteurs.

En résumé de ce livre à la fois inquiétant et motivant, d’abord un constat sans appel : effondrement il y aura, dans un avenir relativement proche. Beaucoup d’inconnues subsistent, tel que la date, le mode temporel et spatial de cet effondrement. Douleurs et grincements de dents il y aura également : c’est un phénomène catastrophique qui s’est mis en route.

En même temps, les auteurs décrivent des pistes, donnent de l’espoir, travaillent à donner un sens, avec lucidité et pragmatisme. Ils misent que l’entraide, la solidarité vont permettre d’absorber et sublimer le choc émotionnel et psychologique que nous, individuellement et collectivement, allons subir, et que la créativité et l’innovation humaines généreront des noyaux de redémarrage pour une nouvelle civilisation post-pétrole et post-croissance.

Un ouvrage très documenté, bien vulgarisé, lucide, abordant les thèmes sans tabou aucun (pas même que les auteurs pourraient être dans l’erreur), qui fait réfléchir et vous donnera peut-être aussi l’envie de devenir contributeur actif de la transition.

Pour aller plus loin :

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  • Bonjour Philippe et merci pour se résumé. J'ai commandé l'ouvrage pour des sources spécifiques pour mon prochain bouquin (les petits graphes représentant les courbes de certaines ressources) mais je n'ai pas pris le temps ou eu le courage de le lire. J'ai lu un autre ouvrage du genre: Survivre.

    J'ai pris un ou deux cours de survie et j'adore le bivouac, mais votre article m'a donné envie de reprendre cet ouvrage que mon frangin m'a emprunté (en parlant de cohésion sociale, nous vivons dans une grande colocation à presque 30 ans).

    2030? C'est loin et très proche. Ce que je trouve tout de même intéressant, c'est que nous vivons à une époque unique et totalement incertaine, malgré les apparences.

    Et comme disait David Manise, mieux vaut être préparé à 5% que pas préparé du tout.

    Julien

    PS Au plaisir de vous lire.

    à Jeunes Rives, 2000 Neuchâtel, Switzerland

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