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COVID-19: approche systémique (6)

Résultats des travaux de cours relatifs à l’approche systémique appliquée à la crise COVID-19, dans le cadre du

Séminaire de recherche « Gestion de projets socio-techniques complexes »;

Master en Politique et Management Publics, 23-25 novembre 2020, UNIL/IDHEAP

Arbër Beqa, Lucas Romy, Dr Philippe Vallat


Nous publions ici une série d'articles tirés d'une publication en cours de rédaction.


1 Cadre général

2 Introduction théorique

3 Thème 1 : Crise sanitaire

4 Thème 2 : Vaccination

5 Thème 3 : Société post-covid

6 Thème 4 : Confiance dans les autorités

7 Thème 5 : Indicateurs

8 Synthèse et conclusions

9 Méta-discussion

10 Littérature complémentaire


6 Thème 4 : Confiance dans les autorités

6.1 Faits

Le choix de nos postulats repose à la fois sur les éléments de notre quotidien immédiat à l’image des mouvements de contestations, des divergences dans le temps et l’espace quant aux mesures sanitaires prises ainsi que sur des éléments moins visibles - souvent occultés par les médias - comme les conséquences inconnues quant aux effets indésirables de la crise. Un accent a également été mis sur la science, principe central qui guide la gestion de cette crise. Le débat scientifique témoigne de visions différentes de la discipline, et déclenche des incertitudes quant à l’efficacité des mesures. Ces postulats nous ont permis d’opérationnaliser la variable « confiance dans les autorités » pour la suite de notre travail. Ces postulats décrits ci-dessus sont :


6.2 Postulats

  • Il y a une altération de la confiance des citoyens envers leurs autorités ;

  • Il existe des mouvements qui contestent les mesures des autorités ;

  • Il y a une large diffusion de mésinformations et de théories du complot sur le COVID-19 et son vaccin ;

  • Il existe des divergences/contradictions dans les mesures prises par les autorités ;

  • Il existe un débat scientifique autour du COVID-19 ;

  • Il y a des incertitudes sur l’efficacité des mesures.

Figure 19: Confiance dans les autorités : postulats


Description et analyse des postulats :

Ces postulats nous ont permis de nous interroger sur leurs qualités et leurs pertinences: cela se reflète dans la pondération associée aux postulats, allant de -2 (peu pertinent, peu qualitatif) à 2 (très pertinent et qualitatif).


Chute significative de la confiance envers les autorités + 1 :

La chute de la confiance envers les autorités est avérée mais l’origine n’est pas sûre : s’agit-il de « corona-sceptique » ou bien des personnes insatisfaites des mesures prises par l’Etat ? Nous avons des sondages mais qui ne sont pas représentatifs et nous ne connaissons pas “qualitativement” la méfiance des personnes.


Acceptation des mesures plus strictes -1:

Mesures plus strictes : il faudrait des analyses scientifiques plus précises. Des mesures plus strictes où ? De quelles ampleurs ? Qu’est-ce que cela signifie des mesures plus strictes ? Pour quel dessein ? Nous ne connaissons pas les personnes interrogées qualitativement.


Augmentation des théories du complot + 2:

Plus un événement bouleverse la situation, plus il existe un terreau fertile pour le développement de théories du complot. Dans tout changement radical, il y a des théories du complot. Il nous faudrait un indicateur pour savoir dans quelle mesure les théories du complot circulent dans la population. Ce sont des explications faciles, des schèmes cognitifs. En effet, dans une situation complexe, il existe un besoin d’émettre un lien causal alors que l’humilité devrait prévaloir lors de situations complexes et largement sans précédent. Il faudrait analyser les discours sur les réseaux sociaux qui rendent ces théories accessibles ainsi que les algorithmes sous-jacents.


Désobéissance civile 0:

À tempérer : combien ne respectent pas les mesures de manière directe ? Quelle est la proportion de personnes ayant des symptômes mais qui ne se font pas tester, des quarantaines pas respectées, des fêtes privées, des masques mal/pas portés ? Ces événements doivent être différenciés avec celles et ceux qui manifestent leurs désaccords frontaux avec les mesures prises par les autorités (manifestations, refus d'obtempérer, recours en justice). C’est la différence entre la négligence et la désobéissance civile.


Confiance dans la vaccination 0:

Cadre plus large que le COVID-19 stricto sensu : s’agit-il d’une non-confiance envers les autorités (complotisme ?) ou d’une non-confiance envers le vaccin (efficacité) ? La méfiance envers le vaccin peut avoir différentes origines.


6.3 Description du problème

Nous avons établi une liste des choses que nous ne savons pas, notamment :

  • La désobéissance comme désaccord sur les mesures, est-elle le fruit de croyances, de lassitude, d’ignorance ?

  • Pourquoi la confiance envers les autorités a autant chuté : désaccord avec les mesures ou désaccord avec le manque de mesures à l’échelle fédérale ?

  • La chute de confiance envers les autorités ne concerne-t-elle que le COVID-19 ou est-elle plus générale ?

  • Est-ce que le scepticisme va augmenter ? Quels sont les arguments ? Quelles en sont les raisons ? L’ignorance, les croyances, la peur, la juxtaposition de crises (économique, environnementale, sociale) ?

  • Combien de fake news sont-elles diffusées ?

  • Quels sont les proportions de la population qui font preuve de scepticisme, qui adhère à des théories du complot, ou qui se comportent de manière désobéissante ? Quelles sont les caractéristiques socio-démographiques de ces groupes de personnes ?

  • La méfiance envers les autorités va-t-elle s’inscrire sur le long terme ? Va-t-elle avoir des conséquences sur les politiques publiques futures ? Sur le rapport entre l’Etat et les citoyens ?

  • Comment évolue la cote de popularité de certaines personnalités politiques ?

  • Le vaccin va-t-il améliorer la situation ?


Nous avons choisi notre variable centrale comme étant la confiance dans les autorités (numérotée ici comme variable var9).


Par degré de confiance, nous entendons la croyance en la capacité des autorités à fournir une réponse (ou une non-réponse) adéquate à un problème existant. Ce qui représente une divergence quant à l’aspect adéquat selon la vision du rôle de l’Etat. Par autorités, nous prenons en compte les autorités cantonales et fédérales qui s’appuient dans une certaine mesure sur des recommandations scientifiques.


Les autres variables identifiées du système sont les suivantes :


1. Contradictions dans les discours et les mesures prises par les autorités dans le temps : Plus il y a de contradictions dans les discours et les mesures prises par les autorités, moins il y aura de confiance envers les autorités. Contradiction dans le temps et l'espace : = quelle cohérence quant à des mesures différentes entre des cantons limitrophes ? = quelle cohérence entre les mesures jugées nécessaires lors de la première et la deuxième vague ? (ex: Port du masque) = quelle cohérence quant à ce qui est jugé comme "commerce essentiel" entre les cantons ?


2. Transparence dans le discours des autorités : Plus il y a de transparence dans les discours des autorités, plus il y aura de confiance envers les autorités. Quelle honnêteté de la part des autorités ? = choix de ne pas créer la panique autour de l'absence de masques lors de la première vague mais être honnête a posteriori quant à ce problème.


3. Réponses adaptées de l'Etat aux effets collatéraux des mesures : Moins les effets collatéraux sont pris en compte par l'Etat, moins il aura de confiance dans les autorités. Quelle réponse économique, sociale de l'Etat ? (ex: RHT, rassurant ; impacts psychologiques délaissés, peu pris en compte.) Choix de l'Etat de considérer certains effets collatéraux au détriment d'autres (sélection).


4. Diffusion des fake-news et théories du complot : Plus les fake-news et les théories du complot se diffusent, moins il y aura de confiance envers les autorités. Les théories du complot comme une explication à une situation complexe : face à la panique et l'incertitude, réponse rassurante à la portée de tout le monde.


5. Perception publique que les mesures sont exagérées (+)

6. Perception publique que les mesures sont insuffisantes (-) : Plus le public perçoit que les mesures sont exagérées moins il y a de confiance envers les autorités. Plus le public perçoit que les mesures sont insuffisantes, moins il y a de confiance envers les autorités. Courants contradictoires qui affectent ces 2 variables. Position différenciée selon la perception subjective de la situation : cantons / personnes qui souhaitent plus ou moins de mesures.


7. Prise en compte des avis divergents : Moins il y a de prise en compte des avis divergents, moins il y a de confiance dans les autorités. Quelle est la capacité de l'Etat à répondre aux avis qui remettent en question ses choix? = la confiance devrait augmenter si l'Etat affirme ses choix et son interprétation de la situation L'absence de prise en compte des avis divergents contredit le principe de débat démocratique. Absence de la consultation de la population en Suisse où l’exercice régulier de la démocratie directe fait partie de l’ADN Suisse.


8. Consensus dans les discours scientifiques : moins il y a de consensus dans le discours scientifique, moins il y aura de confiance envers les autorités. Pas de consensus entre les approches scientifiques. Rejet du débat des approches marginales (du type expérimental, p.ex. Prof. Raoult). L'absence de consensus n'est pas forcément un mauvais signe. C'est un choix de le voir comme une incohérence.


6.4 Modèle qualitatif

La matrice d’interactions de Vester a donné le résultat suivant :

Figure 18: Confiance dans les autorités : matrice d'interactions de Vester

La première observation que l’on peut faire est que dans le système tel que décrit, il n’y a pas de variable qui soit un levier d’action à court ou moyen terme (active et fortement connectée). Cela paraît plausible, la confiance étant une qualité relationnelle qui s’instaure avec l’expérience et donc le temps.

Le manque de consensus dans le discours scientifique (var8) est une variable très active, mais très faiblement connectée. Cela signifie qu’elle met du temps à réagir, mais lorsque cela advient, elle à une très forte influence sur le système, de manière difficile à contrôler. C’est une potentielle bombe à retardement.


Les variables en lien avec la perception publique (var5 et var6) sont passives et moyennement connectées. Elles sont des indicateurs du système. A ce titre, il ne paraît pas intéressant de vouloir les influencer directement. Il en est de même avec la diffusion des fake news qui semble plutôt être un indicateur.


Toutes les autres variables sont soit dans le domaine neutre, soit insuffisamment différenciées pour que l’on puisse en tirer une interprétation.


Limites de nos variables

1) Remise en question des choix relatifs au contexte

Nous avons placé sous la même variable "fake-news" et théories du complot alors que nous avions distingué théoriquement les deux. Nous avons essayé de regrouper ces deux concepts car nous avons estimé que leurs effets sur le système seraient assez similaires.

2) Problème de définition

Nous avons fait face à un problème d'interprétation en termes d'espace-temps.

Ex: pour les variable 5 et variable 1, si la perception des mesures est exagérée, alors nous observerons plus de contradictions dans le temps et moins de contradictions dans l'espace.

Problème de définition : il aurait fallu préciser ce que l'on entendait par contradictions dans un contexte comme la Suisse, est-ce que c'est les contradictions du Conseil fédéral durant la première et la deuxième vague ? Entre les mesures des différents cantons en Suisse romande ?


6.5 Conclusion intermédiaire

Dans un tel système, il serait intéressant de réfléchir à quelles nouvelles variables introduire qui puissent constituer un levier d’action pour renforcer la confiance dans les autorités.

En ce qui concerne les théories du complot, il pourrait être intéressant d’intégrer plus de points de vue dans le débat politique[1], aussi de points de vue divergents. En effet, le manque d'intégration des avis divergents alimente les théories du complot. La population se sentant ignorée et censurée par les autorités serait peut-être plus enclines à adhérer à des théories du complot.

Quant à la transparence des autorités dans leur processus de décision, elle permettrait aux individus de mieux comprendre les mesures prises et ainsi réduire la perception de ces dernières comme trop exagérées, insuffisantes ou incohérentes.

[1] Interview de Michel Agier, anthropologue et philosophe français sur l’impact du COVID dans nos sociétés, La Matinale-RTS, 23.11.2020, /www.rts.ch/play/tv/la-matinale/video/linvite-de-la-matinale-video-michel-agier-anthropologue-et-philosophe-franais-sur-limpact-du-covid-dans-nos-societes?urn=urn:rts:video:11771737 , consulté le 14.1.2021

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