• Philippe Vallat

COVID-19: plus de la même chose?

NOTE: Respectons les directives de nos autorités!


Les appels fleurissent: les autorités serrent la vis, les hôpitaux supplient. A ce stade, il ne nous reste plus d'autre choix. Faisons-le, avec responsabilité. Néanmoins...

Dans ce brouhaha général, aurions-pu nous y prendre autrement? J'aimerais relever ici quatre phénomènes et biais de pensée qui sont collectivement à l'oeuvre en ce moment (mais je peux me tromper):

  1. Les hypothèses de causalité indues;

  2. L'illusion de contrôle;

  3. La méconnaissance des limites;

  4. La tétanie par la peur.

Ces biais sont en lien les uns avec les autres. Voici comment.


1) Les hypothèses de causalité indues

Les mesures, et de plus en plus les invectives de certaines instances et autorités, basent sur l'hypothèse quasiment mono-causale que le nombre de maladies et décès serait en lien direct et immédiat avec le comportement de la population. Or, une approche systémique nous permettraient d'identifier que l'état de santé préexistant, la qualité des soins, mais aussi la mobilité dans notre société, l'aménagement du territoire et de nombreux autres déterminants sont des causes multiples, indirectes et retardées dans le temps. De plus, les causes peuvent être très éloignées dans le passé: la politique hospitalière, le stress continuel auquel nous sommes soumis, les carences en vitamine etc.


Le risque aujourd'hui, qui est en train de se concrétiser, est, sous le coup de la colère et de l'impuissance face à l'inéluctable, une culpabilisation et une bouc-émissairisation des "gens qui n'ont pas respecté les mesures".


La piste à suivre: réfléchir de manière systémique, prendre du temps et du recul. Soigner l'empathie.


2) L'illusion de contrôle

L'appel à respecter plus strictement les directives est certes louable, néanmoins il pourrait bien - malheureusement - être insuffisant. Pourquoi? Parce qu'ici un seul levier est activé, levier qui a déjà pratiquement été poussé en butée. Peut-on confiner encore plus, porter le masque encore plus, se laver les mains encore plus? Dans les faits, nous contrôlons beaucoup moins que ce que nous croyons et aimerions.


Le risque est d'être bloqué par cette fixation, d'insister sans prendre le recul, comme on insiste sur une poignée de porte fermée, alors que la porte d'à côté est largement ouverte. L'autre risque est de négliger les effets délétères de cette insistance.


La piste à suivre: se préparer à être dépassés, à accepter la perte, et élaborer d'autres stratégies ("plan B"). Rester humbles: nous ne comprenons et contrôlons bien moins que ce que nous voudrions.


3) La méconnaissance des limites

Les stratégies appliquées jusqu'à aujourd'hui n'ont servi qu'à tenter de repousser les limites: plus de masques, plus d'alcool, plus d'écouvillons et de réactifs, plus de lits de soins intensifs. Nous avons créé des réserves pour absorber un plus grand choc. Mais des limites, même repoussées loin, restent des limites...

Notre société est devenu peut-être un peu plus robuste, mais pas plus résiliente: qu'avons-nous appris de significatif depuis la première vague? Ce qui n'a pas été fait, aurait été de remodeler le fonctionnement, de la société, du système de santé, dans un processus participatif et démocratique. Au lieu de cela, nous continuons à vouloir "lutter contre le virus", avec l'illusion (cf plus haut) que nous allions pouvoir contrôler l'épidémie. Nous avons fait l'impasse sur une stratégie de "vivre avec le virus" (et sans vaccin). En permaculture, on parlerait d'intégrer plutôt que de séparer.


Le risque est de devoir subir le dépassement d'une limite que nous n'aurions pas identifiée, comme dans l'exemple du verre de Pythagore. Par arrogance ou paresse.


La piste à suivre: après une modélisation systémique, identifier les éléments critiques, les monitorer de près, se préparer mentalement à être surpris. Définir les critères d'identification de l'échec de la stratégie, réfléchir à un plan B.


4) La tétanie par la peur

Il semble que les décisions sont gouvernées par la peur, ce qui peut être une des explications aux phénomènes décrits plus haut. La peur est une réaction normale et adaptée face à un danger. Malheureusement, personne ne nomme ces peurs, on n'en parle pas. De quoi avons-nous peur, collectivement?


Le risque est de laisser la peur, et ses conséquences psychologiques, nous gouverner. Cela nous empêche d'affronter et de se préparer à autre chose. Nous risquons de voir nos hôpitaux être dépassés, sans réflexion sur ce qu'il faudrait alors faire. "Eviter les morts évitables", certes. Mais sinon quoi? Et de quelles morts s'agit-il? Ne parle-t-on que des maladies somatiques immédiates, ou parle-t-on aussi de ce qui va mourir, aussi métaphoriquement, dans notre société, sur le moyen et court terme? La santé mentale, la cohésion sociale, la prospérité, la sécurité?


La piste à suivre: nommer les peurs et les traverser.

Alors que tout devient urgent, il l'est encore plus de prendre le temps de la réflexion: que se passe-t-il, que pouvons-nous encore modifier, qu'est-ce qui est déjà irrémédiablement perdu, sur quoi devrions-nous nous concentrer? A défaut de reprendre le contrôle de la pandémie, reprenons au moins le contrôle de nos pensées...


PS "Facile de critiquer" pourriez-vous me dire. Il n'est pas interdit de se ressaisir rapidement, et de changer quelque chose, dès lors que "plus de la même chose" ne conduit que rarement à des miracles. Il ne s'agit pas ici de juger, mais d'oser poser un regard lucide et bienveillant sur ce qui semble devenir un échec collectif. Sans lucidité, pas d'apprentissage, pas d'évolution.

"Errare humanum est Perseverare diabolicum"


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